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Lire / Lier : les deux temps du lecteur

juin 14, 2010

La lecture passionnante des billets croisés de Karl Dubost, de Francois Bon et d’ Hubert Guillaud, sur la manière dont chaque page d’un livre nous conduit à faire des liens, à chercher encore, à ouvrir un autre livre m’encourage à tenter de faire le point sur cette question qui me préoccupe beaucoup en ce moment.

Dans plusieurs de mes interventions récentes j’ai insisté sur le fait que l’erreur la plus commune par rapport à la lecture est de la considérer comme un processus unique. La "lecture" ça n’existe pas. Il y a une famille de comportements qui extérieurement se ressemblent est que nous appelons lire. Mais lorsque nous "lisons" un roman, un essai, un livre d’art, un magazine, une bande dessinée, un guide de voyage, un mode d’emploi ou un dictionnaire … nos yeux, nos mains et nos pensées font des danses bien différentes. Nous lisons les uns linéairement, les autres hiérarchiquement. Nous les tenons à une mains ou à deux… bref dire que ces mouvements du corps et de l’esprit ne sont qu’un seul et même comportement et aussi simplificateur que d’assimiler tous les sports olympiques à une seule et même catégorie : "des gens qui s’agitent".

C’est donc une grande variété de comportements sensorimoteurs qui se cache derrière le verbe "lire". Paradoxalement ce qui fait peut-être l’unité de la lecture, c’est le moment où nous levons, ne serait-ce que pour quelques instants, les yeux de la page ou de l’écran pour marquer une pause. C’est dans cet entre deux, dans cette interruption du flux, que nous cessons de lire pour commencer à lier. Les mots juste lus en évoquent d’autres. Les images s’associent. Nous nous rappelons, nous tentons d’imaginer. L’espace d’un instant nous ne sommes plus dans le texte, nous sommes "au dessus".

Il n’est pas impossible qu’un des plaisirs premiers de la lecture se situe dans cet entre deux, dans ce moment indécis ou nous hésitons à revenir dans le flux ou à prolonger encore quelques instant la rêverie ou les réflexions qu’il a provoqué. C’est à ce moment précis où certains d’entre nous ressentent l’impétieux besoin de surligner, d’annoter, de commenter pour garder trace de cet état que nous savons éphémère. Nous savons que de revenir dans le texte pourrait partiellement nous faire oublier, comme le matin chasse le rêve de la nuit.

Les notes et les autres traces que nous laissons avant de reprendre le fil de la lecture sont nos meilleures portes d’entrées pour comprendre ce qui se passe dans ces moments suspendus. Dans la lecture traditionnelle, cette activité reste privée, secrète et donc pour l’essentiel encore inconnue. Une des ambitions du projet bookstrapping est de fournir une plateforme pour partager ces commentaires associés à une page ou un passage que nous venons de lire. Il n’y a pas de doute que seule fait de rendre publique ces impressions de lecture transforme le processus de prise de notes lui-même. Néanmoins, la variété des commentaires déjà postés sur bookstrapping nous montre un premier échantillonnage de ces liaisons.

Prenons quelques exemples tirés des réactions à mon propre livre "la métamorphose des objets". Ici un de mes lecteurs s’interroge sur un argument (on ne s’attache pas aux objets électroniques) qu’il juge contradictoire avec certaines pratiques qui lui reviennent en mémoire (les marchés aux puces de vieux ordinateurs). Quelques pages plus tard, un autre lecteur se rappelle que la position de Bernard Stiegler sur le Cloud Computing contraste quelque peu avec la mienne et retrouve la référence du texte correspondant. Un peu plus loin, un troisième lecteur s’interroge la pertinence du nouveau modèle de production des objets que je décris quand le moteur économique est avant tout dirigé par le désir d’objets nouveaux. Chacune de ces remarques est le début d’une conversation.

Liaison avec une pratique, liaison avec un autre texte, liaison avec un autre raisonnement, il faudrait construire une ontologie des mille et unes manières de lier quand nous cessons de lire. D’une manière générale comprendre cet "entre deux" est un des enjeux majeur pour fournir créer les interfaces de lecture véritablement pertinentes. Nous avons récemment entamé de produire des livres-applications, les "bookapps", dont l’ambition est de fournir les outils adéquats pour partager ces associations, ces réflexions et ces nouvelles pistes que le texte induit. L’enjeu est de donner corps à ce metalivre, selon l’expression d’Hubert Guillaud, que nous construisons au fur et à mesure que nous lisons, fait des liens que le lecteur tisse au contact des mots de l’auteur. Ce n’est évidemment qu’un début et je serais intéressé par recueillir des réactions sur le type d’outils qui pourrait être pertinents pour explorer un entrelacement optimal entre lire et lier.

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