Le devenir machinique du livre

janvier 19, 2011

Invité à contribuer au débat RSLN/Microsoft sur le thême "Le livre numérique c’est pour bientôt", j’ai écrit une brève prise de position au sujet du "devenir machinique du livre"

"Les débats stériles qui opposent partisans du livre papier et les adeptes des nouvelles interfaces de lecture nous empêchent de voir la grande mutation que la technologie de Gutenberg est en train de subir : le devenir machinique du livre.

Certes, un livre papier propose déjà de manière implicite diverses formes d’interactivité : lecture immersive, feuilletage, etc. Mais en devenant "application" sur l’écran d’une tablette, d’un ordinateur ou d’un téléphone, il peut désormais intégrer la définition de son interactivité au sein de sa propre structure. Il cesse ainsi d’être un document inerte pour devenir une véritable machine. Auteurs et éditeurs, comme des ingénieurs-architectes, spécifient les chemins que le lecteur pourra prendre, les portes vers l’"extérieur" qui lui seront proposées et sculptent de manière précise le type d’expérience de lecture qu’ils souhaitent offrir. Plus que de simples œuvres interactives, les plus audacieux d’entre eux proposent déjà des romans plus immersifs, des manuels scolaires plus didactiques, des guides de voyages plus contextuels, des livres d’érudition plus érudits, des essais enrichis par leurs lecteurs, des magazines plus divertissants. Ce n’est qu’un début.

Depuis quelques mois, des outils, des langages et des plateformes apparaissent pour concevoir, distribuer et vendre ces premiers livres-machines originaux et pour "machiniser" les publications classiques. C’est une nouvelle chaîne du livre où auteurs, éditeurs, imprimeurs, distributeurs et libraires devront réinventer leur rôle. L’année qui s’annonce promet d’être passionnante."

Je sais que ce "devenir machinique" donne souvent lieu à des interprétations divergentes. Je profite d’avoir ici un peu plus de place pour préciser ma pensée. Comme je l’ai déjà dit, une des illustrations de cet avenir est le développement du format Bookapp, pensé comme un langage de programmation pour livres-machines. Le kiosque de publications iPad que nous avons conçu pour Jaeger-LeCoultre donne un aperçu de ce qu’il est possible de faire aujourd’hui avec ce format dans le domaine des beaux livres "machinisés". Dans le "YearBook", une des deux premières publications téléchargeables depuis ce kiosque, les pages s’animent comme des trompe-l’œil : un nuage circule lentement dans le ciel, un texte "scrollable" disparaît derrière des stalactites de glaces, la perspective d’une photo de montage change selon l’inclinaison de l’appareil, une galaxie se met lentement en rotation, des montres aux mécanismes complexes se mettent toutes seules à l’heure. Nous ne souhaitions par créer un dessin animé ou un jeu video, mais au contraire garder le rapport contemplatif que l’on peut avoir avec un beau livre. Sauf qu’ici tout est machinisé.

L’erreur serait de penser que l’on ne peut produire avec ce nouveau langage que des beaux livres machinisés. Nous travaillons à la "programmation" d’interactions adaptées aux livres d’érudition, aux articles scientifiques, aux livres de cours et aux romans. Chacune de ces lectures est spécifique par ses gestes, ses contextes et ses objectifs. La machinisation sera donc différente.

D’une manière générale,  il s’agit surtout d’effectuer un changement de perspective. Lire n’a jamais été une activité passive, un simple transmission d’information. Sur n’importe quel livre papier,  se nouent déjà entre lecteur et le texte des relations complexes, des interactions structurées. C’est pourquoi il peut être pertinent de penser la relation du lecteur au livre avec le vocabulaire des sciences de l’interaction homme-machine. Comme pour n’importe quel autre objet technique, nous devons décomposer les interactions du lecteur, identifier les modalités, les routines, les contextes d’utilisation, les objectifs et les stratégies sous-jacentes. Ces processus d’interaction incluent un jeu complexe de gestes explicites et de pensées implicites: un langage qu’il s’agit aujourd’hui de transcrire et d’interpréter, afin de pouvoir proposer des livres-machines qui exploitent et développent au mieux les pratiques déjà à l’œuvre dans les livres papiers.

7 Réponses à “Le devenir machinique du livre”


  1. [...] à la fois enthousiaste et pragmatique de Frédéric Kaplan, qui a lui aussi répondu à RSLN et développe son avis sur son site. On peut en fait faire remonter les réflexions sur le sujet à Vannevar Bush et son célèbre [...]

  2. cimaz dit :

    Très intéressant votre article sur le devenir machinique du livre et l’exemple Jaeger…

    Petit article sur notre site pour utilisation pédagogique en Bibliothèque/PAPI municipale. http://www.saint-apollinaire-de-rias.fr/rubrique.php3?id_rubrique=74#a-1871


  3. [...] représenter … on Le livre-papier comme projecti…Un système de référe… on Le devenir machinique du … « Replier les textes comme [...]


  4. [...] pour devenir de véritables outils d’orchestration. Dès le moment où l’on pense le livre comme une machine capable non seulement d’accueillir du son et de la video mais aussi de véritable petits [...]


  5. [...] connaissance pour devenir de véritables outils d’orchestration. Dès le moment où l’on pense le livre comme une machine capable non seulement d’accueillir du son et de la video mais aussi de véritables petits [...]


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