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Les albums pour enfants, avant-garde de l’innovation

novembre 16, 2011

Ce vendredi, je donne un exposé dans le cadre de la conférence L’avenir du Lire, sur la place particulière des albums pour enfants dans le paysage de l’édition. L’occasion de poursuivre des réflexions entamées au début de l’année dernière lors du laboratoire des nouvelles lectures et des les croiser avec celles plus récentes sur la standardisation du livre.

L’édition jeunesse est plus que jamais un laboratoire pour l’innovation

Les albums pour enfants ont toujours été à l’avant-garde. Techniquement d’abord, les concepteurs d’albums et les imprimeurs ont toujours rivalisé d’ingéniosité pour expérimenter de nouveaux formats de livres, pliables, tirables, colissables, en relief, bruités, machinisés… C’est aussi dans ce domaine qu’ils sont les plus audacieux narrativement, explorant sans cesse de nouvelles manières de construire des récits. Autant d’innovations qui trouvent parfois leur place dans les autres secteurs, beaucoup plus traditionnels et conservateurs, de l’édition.

Ce n’est donc pas un hasard, si dans le monde de l’édition digitale, les livres pour enfants sont aujourd’hui ceux qui explorent avec le plus de créativité les possibilités offertes par les nouvelles interfaces de lecture. Nous avons vu depuis quelques mois des "livres" qui réagissent à l’orientation des tablettes, à la manière dont le lecteur les "secouent". Les personnages de leurs histoires s’animent. Tirettes digitales, effet pop-up et autres possibilités inédites se déclenchent sous la pression des doigts des jeunes lecteurs. Ici encore, les albums pour enfants constituent le laboratoire où s’inventent les nouvelles manière d’interagir avec les publications digitales.

Mais ce n’est pas tout. Alors que beaucoup réfléchissent aux meilleures manières de rendre le livre numérique social (voir mon cours sur les Social Reading Technologies), la littérature pour enfants peut de nouveau nous servir de guide. Dans un monde où la lecture traditionnelle est si souvent associée à une pratique solitaire, les livres pour enfants font figure d’exception. Ils se lisent socialement de multiples manières.  Les parents les lisent à leurs enfants.  Parents et enfants les lisent ensemble (certains éditeurs proposent aujourd’hui des livre adaptés à la lecture à deux voix, l’enfant qui apprend à lire se charge des courts dialogues alors que l’adulte s’occupe des descriptions plus longues).  Les grands frères lisent aux petites sœurs. Les petites soeurs lisent à leurs poupées.  Ainsi, il est fort probable que ce seront les livres digitaux pour enfants qui inaugureront de nouvelles manière de lire ensemble.

Chaque album pour enfant est comme une île.

La puissance d’innovation des albums pour enfants est liée à leur caractère fermé, autonome. Chaque album pour enfant est comme une île, un monde en soi. Déconnectées du continent documentaire, les îles sont des réservoirs d’innovation.

Aujourd’hui la plupart des explorations digitales dans cette partie de l’édition prennent la forme d’applications pour tablettes et smartphones, fermées et innovantes. Les applications offrent un contrôle complet à leur concepteur, la possibilité de créer un monde en soi. Le revers de la médaille est que les applications sont encore très peu standardisées. Les nouveaux contenus peuvent être longs et difficiles à produire, ne fonctionner que sur les machines les plus récentes. Les éditeurs n’ont pas les budgets pour se lancer dans des créations ambitieuses. Comme ce fut le cas avec le CD-rom, ces obstacles  pourraient mettre en péril cette lignée innovante.

L’édition jeunesse résiste à la standardisation du livre.

Il est important de comprendre que la voie explorée par les applications va à l’encontre d’un processus global de standardisation. De la même manière que les cartes sont devenues des machines, les livres tendent à devenir des ressources standards et agrégées, des données dans la grande encyclopédie mondiale. Comme celui des cartes, leur modèle commercial va sans doute changer dans les années qui viennent : nous entrons dans un monde où  l’usage des livres aura peut-être plus de valeur que les livres eux-mêmes.

La guerre économique du livre numérique est comme souvent une guerre de standards. Il s’agit d’imposer et de contrôler à la fois les formats qui permettent de décrire les livres comme des ressources standardisées, mais aussi de prolonger ce processus encyclopédique sur le contenu des livres eux-mêmes de manière à cataloguer les lieux, les personnes et les objets cités comme des nœuds sémantique clairement définis. Il s’agit enfin de pouvoir décrire l’usage des livres eux-mêmes selon des formats standardisés. Propulsé par la numérisation massive (c.a.d l’extraction massive de contenu sous des formes standards), nous entrons dans l’ère des lectures industrielles. Comme ce fut le cas avec la machinisation des cartes, parmi tous les modèles commerciaux de ce nouveau monde, il y a la gratuité d’accès, spectre terrifiant pour bien des éditeurs.

Certains types de livres, fortement régulés, se laissent facilement standardiser. Peux-être certains livres pour enfants prendront-ils cette voie. Mais il est probable que les albums les plus innovants ne trouveront pas leur place dans cette logique de conteneur-contenu. L’édition jeunesse offre donc un des rare bastion de résistance à cette grande vague.

Le dilemme de la standardisation et de l’innovation

Reste donc la voie des applications, fermées, non standards mais qui offrent de véritables possibilités d’innovation. Protégées par leur carapace, les applications permettent véritablement d’explorer  les différentes manières dont le livre peut internaliser ses propres interactions. Nous sommes loin d’avoir fait le tour des livres à géométries variables, des livres qui changent selon le moment et l’endroit où on les lit, des livres qui se lisent a plusieurs de manières inédites, des livres qui apprennent au fur et à mesure qu’ils sont lus et tous les autres possibles qu’offrent les livres algorithmiques. Plus généralement, les applications permettent de designer avec précision le type d’immersion que l’on souhaite offrir à son lecteur, ce que le livre standard a complètement renoncé de proposer.

Aujourd’hui les éditeurs jeunesse sont donc face à un dilemme.

1. Standardiser leur collection et parier sur le volume

2. Concevoir quelques livres-applications très innovants (qui pourraient ouvrir la voie sur un autre futur du livre que celui proposé aujourd’hui par les standards) et parier sur leur succès.

La seconde voie est une ambition pas forcement à la portée financière de tous les éditeurs, surtout des plus modestes. D’une certaine manière le processus de production d’une application n’est pas si éloigné de celui d’un film. Les modèles commerciaux et les risques sont de même nature. Pour se lancer dans la production d’application à succès l’éditeur doit investir et prendre des risques souvent plus importants, en tout cas moins maîtrisés,  que dans le cas du papier. Le monde de l’édition a besoin maintenant de "producteurs" qui misent sur le succès de certains titres comme on investit dans la réussite de certains films. Certains se sont déjà lancé dans l’aventure avec plus ou moins du succès. D’autres préfèrent attendre encore un peu que les premières innovations dans ce domaine se standardisent. Car au final les innovations les plus réussies qui naîtront sur les îles rebelles de l’édition jeunesse, finiront un jour sans doute elles aussi par devenir des standards et trouver leur place sur le grand continent des documents bien formatés. Comme au cinéma.

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