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La construction collective des métadonnées en bibliothèque

avril 28, 2012

Nous avons organisé ce jeudi, avec Alain Jacquesson et Silvère Mercier (blog), une formation pour les bibliothécaires (comme l’an dernier) au Salon du Livre de Genève.  Alain Jacquesson a fait un point complet et critique sur les ressources numériques disponibles aujourd’hui pour les bibliothèques et les centres de documentation en ce qui concerne les revues (NewJour, DOAJ, Seals, Revues.org, CAIRN) et les monographies (Projet Gutenberg, Gallica, Rero.doc, Google Livre, Internet Archive, Hathi Trust). Il a également fait le point sur les nouveaux services de prets (Overdrive, Amazon). Silvère Mercier a proposé un atelier sur les stratégies des médiations numériques en faisant découvrir par la pratique les outils pour proposer du contenu éditorial sous la forme  de « dispositifs ponctuels » (storify, mindmeister, Libraything, scoop.it, Google maps, Dailymontion, Pearltrees, Markup.io, Prezi, etc.) à insérer dans des « dispositifs de flux » (Blog, twitter, profil Facebook, etc.). J’ai pour ma part proposé d’explorer la manière dont on pouvait développer en bibliothèque la lecture sociale et la production collective de métadonnées, une direction encore relativement peu explorée. Le billet ci-dessous reprend en partie mon argumentaire. 

 

 

La bibliothèque est une interface physique 

Une bibliothèque est toujours un volume organisé en deux sous-espaces : une partie publique (front-end) avec laquelle les usages peuvent interagir, une partie cachée (back-end) utilisée pour la logistique et le stockage.  A la Bibliothèque Nationale de France, c’est un système robotisé qui fait la jonction entre les espaces immenses et sous-terrains ouverts au public et les quatre tours qui stockent les livres. L’architecte Dominique Perrault a imaginé une vertigineuse bibliothèque-machine où la circulation des hommes a été pensée symétriquement à la circulation des livres.

Alain Galey discute dans « The Human Presence of Digital Artefacts » la vue séctionnée de la New York Public Library telle quelle apparait sur la couverture du Scientific American le 27 Mai 1911. La bibliothèque est ici sans ambiguïté présentée comme interface physique mettant en contact des lecteurs avec des collections de livres archivés. Au sommet les bibliothécaires gèrent les requêtes et le catalogue et utilisent un système de tubes pneumatiques pour commander les livres stockés dans les étages inférieurs. Les livres, une fois localisés, remontent vers par des mini-ascenseurs.  Presque un siècle avant la bibliothèque Francois Mitterand, la NY Public Library est présentée commune une bibliothèque-machine, préfigurant le rêve de l’open-access des digital humanities.

Dans d’autres grandes bibliothèques et surtout dans tous les centres de documentations de taille beaucoup plus modeste, c’est encore aujourd’hui une logisitique humaine plus ou moins complexe qui organisent les circulations de livres entre le front-end et le back-end. Dans un article du dernier numéro de ligne en ligne, Véronique Poirier décrivait avec poésie l’articulation de ces deux espaces à la BPI.

Tous les matins et chaque mardi, la bibliothèque est fermée au public. Elle se transforme alors en une vaste ruche où se croisent les chariots bleus, rouges, jaunes, verts. Des livres quittent les étagères, d’autres les remplacent. L’espace étant limité, une volumétrie stable (près de 390 000 livres), doit être maintenu grâce à une gestion rigoureuse de l’équilibre entre le nombre d’ouvrages acquis et le nombre de « désherbés ».

Ce souci d’équilibre et de sélection, éléments clés dans la gestion de toutes les bibliothèques et centre de documentation, grand ou petit,  est aussi une des problématiques centrales des interfaces. Celui qui conçoit un site web ou une application iPad se demande également comment organiser au mieux l’espace de navigation et les cheminements des utilisateurs, comment articuler l’expérience « front-end » avec la logistique et le stockage back-end. Mais quand le créateur d’applications doit composer avec une surface de quelques centimètres carrés, le bibliothécaire dispose lui souvent d’un volume articulable en rayonnage, en espace d’échanges, en zones de travail spécialisées.

Durant les dernières années, nous avons vu apparaître de grandes bibliothèques construites selon un autre type d’organisation. Le Rolex Learning Center au sein duquel j’ai la chance d’avoir mon bureau, est organisé selon une logique tout autre et selon un plan qui optimise plus les échanges et les activités autour du livre, que l’accès aux livres eux-mêmes. Cette nouvelle tendance peut-elle servir de modèle directeur pour des bibliothèques de taille plus modeste ?

La tentation de la virtualité 

Avec l’arrivée du numérique, Il est tentant pour la bibliothèque de nier sa dimension physique, de ne devenir qu’une machine à information aux front-ends démultipliés, accessibles par toutes sortes de terminaux et aux back-end entièrement informatisés. On se souvient que Jacques Attali, alors conseiller de Francois Mitterand, avait en son temps critiqué le projet architecturale la bibliothèque-machine de la BNF pour lui opposer l’urgente nécessité d’une BNF directement numérique et algorithmique, accessible de partout et qui serait le meilleur outil possible pour la diffusion de la culture française à travers le monde.

Mais sur ce point, les questions stratégiques et patrimoniales des grandes bibliothèques ne rejoignent pas les questions locales pour nombre de modestes centres de documentation. Les bibliothèques n’ont aujourd’hui que des droits très encadrés pour l’exploitation digitale des livres qu’elles proposent en lecture ou en prêt. Impossible pour elles de construire de nouveaux services en exploitant directement des nouveaux circuits commerciaux de livre numérique « grand public » dans la mesure où la législation leur interdit la diffusion de contenus obtenus « sous le régime réservé à l’acquisition personnelle » (rappelons que les bibliothèques achètent plus cher les livres et les DVDs précisément pour pouvoir les exploiter dans le cadre particulier des services qu’elles proposent). Dans ces conditions, il est peu étonnant que ce soit en ordre dispersé et expérimentant parfois dans les zones grises qui entourent ces nouveaux usages, qu’elles essaient aujourd’hui de proposer certaines offres de prêt numérique complémentaire à leurs services traditionnels.

Dans billet écrit suite à un différent avec une bibliothécaire de Martigues, François Bon rappelait les deux manières de lire du numérique en bibliothèque

a. La bibliothèque acquiert le droit de diffusion un certain nombre de titres à un tarif défini par l’« interprofession » et les diffuse avec des DRM chronodégrable (la lecture n’est autorisée que pendant un certain temps).  En France, c’est la solution adoptée par Numilog basé sur Adobe Digital Reader et un logiciel de lecture particulier type Bluefire par exemple).

b. La bibliothèque acquiert le droit de diffuser en streaming certains contenus à des utilisateurs identifiés (via leur carte d’abonné par exemple). Plusieurs bibliothèques diffusent de cette manière les titres de publie.net

Ces nouvelles formes de prêt numérique sont un enjeu important et transverse sur dans le paysage de la lecture numérique. Il faut suivre avec attention les initiatives canadiennes dans ce domaine  au travers de la plateforme pretnumerique.ca (voir le billet de Clément Laberge) qui combine les usages de types a et b pour éviter que ce marché soit remporté par des fournisseurs externes. En effet, le risque est de voir la bibliothèque se faire l’intermédiaire de solution de prêt proposé par d’autres fournisseurs. La solution Overdrive est par exemple adoptée par un nombre semble-t-il croissant de bibliothèques aux USA. Ces questions sont donc en rapport direct avec la constitution des plateformes interprofessionnelles et de circuits de distribution indépendants des grands libraires digitaux que sont Google, Apple et Amazon.

Néanmoins, penser que l’avenir des bibliothèques se joue uniquement dans le succès ou l’échec de leur virtualisation et la constitution d’archives de contenus « empruntables » est peut-être un pari risqué. En ne portant son attention que sur l’indépendance des circuits de distribution et des services numériques, ne risque-t-on pas de passer à côté de ce qui pourrait être la vraie valeur des bibliothèques dans ce paysage de pratique de lecture en grande mutation ?

Pour Silvère Mercier, les bibliothèques peuvent se différencier en proposant de l’information de qualité, des services de questions-réponses et d’autres activités éditoriales. À côté des organes de presse, elles peuvent proposer une information et des services différents, ancrés dans leur rôle de service publique. C’est une piste riche et passionnante, déjà bien explorée par certaines initiatives locales.

Parmi ces services, il me semble qu’un dispositif particulier mériterait d’être développé de façon plus poussée : la construction et la curation collectives des métadonnées.

La bibliothèque comme lieu de production et de curation collective de métadonnées riches

Une bibliothèque n’est pas qu’une archive de contenus accessibles selon des règles de prêt particulières. C’est aussi et avant tout une interface physique de découverte. Je discutais dans un précédent billet de la pauvreté des interfaces proposées par les grandes libraires numériques. Deux types d’algorithmes statistiques sont utilisés en exploitant soit les corrélations d’achats ( “Ceux qui comme vous ont acheté ce livre ont aussi aimé celui-là”), soit les corrélations d’opinions (“Ceux qui ont aimé ce livre ont aussi aimé celui-là”). Les livres ne sont, dans ce jeu algorithmique, que de simples identifiants, des produits comme les autres.

Une des missions de la bibliothèque est d’organiser une rencontre physique différente entre des lecteurs et des livres. Le bibliothécaire est un match-maker. Il peut travailler à cette mission en utilisant aux mieux les trois atouts qu’il a sa disposition : un espace physique organisable, une équipe compétente et une communauté locale plus ou moins fidèle.

Beaucoup d’exemples tirant profit de ce triangle vertueux pourraient être envisagés, mais dans ce billet je ne développerai qu’une lignée de pratique qui semble pertinente (et relativement nouvelle). Les bibliothèques et les centres de documentations peuvent participer à l’organisation la production et la curation sociale de métadonnées riches.

La production et l’organisation métadonnées ont toujours été au coeur du travail du bibliothécaire. Elles constituent une de ces compétences premières. Plusieurs exemples récents ont montré que dans certaines conditions la production sociale de métadonnées riches était envisageable pour peu que les bonnes boucles d’engagements soient mises en place (voir mes billets Wikipedia est un jeu et Un monde où chaque ville est un livre). En détaillant par exemple des fiches de personnages, de lieux et d’objets, d’auteur sur les livres les plus empruntés et invitant les usages à faire de même, une bibliothèque peut mettre en place une communauté locale de pratique, une sorte de club de lecture qui travaille lui-même à un but plus vaste et organise ses contributions dans un réseau d’autres communautés locales.

Pour cela il faut bien sûr des outils communs et neutres.  Je n’ai pas de doute que des tels outils seront créés dans les prochains mois, car plusieurs dynamiques poussent dans ces directions

— Le développement des humanités digitales et la prise de conscience de leur importance géostratégique (voir mon billet sur cette question)   permettent de dégager d’important fonds de recherche académique dans ces nouvelles directions. Une des missions des humanités digitales est précisément de contribuer à la production d’outils communs et neutres permettant à des communautés de pratiques de s’organiser pour produire des métadonnées riches.

— La prise de conscience simultanée de l’importance historique des bibliothèques dans la constitution du capital linguistique et sémantique (voir mon billet « Le trésor de guerre de Google Books ») et de l’importance de ne pas laisser ce capital entièrement dans des mains privées. Les bibliothèques ne peuvent que dans des conditions particulières numériser et diffuser les livres qu’elles proposent, mais elles peuvent en extraire des informations linguistiques et sémantiques et les rendre accessibles gratuitement comme un bien commun. De la même manière qu’elles ont parfois contribué sans s’en rendre tout à fait compte à la constitution des nouveaux empires du capitalisme linguistique, elles peuvent aussi maintenant jouer un rôle moteur dans constitution d’immenses bases de données libres détaillant le contenu des livres, leurs relations mutuelles et permettant ainsi les bases d’outils de découverte sans précédent.

Une interface physique centrée sur la visualisation et la production de métadonnées

Plutôt que de construire une bibliothèque pensée comme une interface physique à la distribution de livres (le modèle de la bibliothèque machine que nous avons discuté au début de ce billet) nous pourrions envisager d’adapter certains espaces des bibliothèques aux activités de curation collective. Tout pourrait commencer par des visualisations intéressantes. La bibliothèque pourrait par exemple présenter un grand mur une carte des relations entre les auteurs d’un certain pays, la géographie des lieux d’une famille de romans policiers, l’arbre généalogique des personnes d’une saga, etc. Ces données visuelles, ces diagrammes et ces cartes seraient autant d’invitation à découvrir des livres et des auteurs nouveaux.

Dans une seconde étape, le bibliothécaire pourrait inviter les abonnés les plus motivés à participer à ces processus cartographiques. Notre expérience avec Bookworld nous a confirmé que visualisation et participation sont intimement liées. Voir un livre-ville complexe donne envie d’en construire un soi-même. La bibliothèque en mettant en scène et en valeur les productions de certains abonnés pour amorcer des pratiques locales, une forme de nouveaux clubs de lecture, où il ne s’agirait plus tant de critiquer les livres qu’on a lus, mais de travailler ensemble à leur cartographie.

Les métadonnées que les bibliothécaires produisent, structurent et organisent depuis les débuts des pratiques documentaires ont toujours été à la base de l’organisation physique des espaces que les bibliothèques proposent. Pourquoi ne pas continuer dans cette voie en élargissant les pratiques et les services à une communauté locale de lecteurs ?

Bookworld : Pourquoi expliciter le réseau interne des livres

mars 16, 2012

La première version de l’application iPad Bookworld est disponible sur l’AppStore depuis une semaine (voir la présentation et l’historique du projet dans mon précédent billet). Le Temps a  fait un bel article dessus. L’application sera également présentée au Salon du Livre de Paris ce samedi. Lorsque nous avons montré pour la première fois l’application il y a quinze jours, de nombreuses personnes m’ont demandé à quoi pouvait bien servir une application dans laquelle chaque livre est une ville. Ceci mérite peut-être en effet une petite explication.

Un livre n’est pas une trottinette

Mon discours sur le potentiel et l’importance de Bookworld rejoint par certains aspects celui que tient Valla Vakili lorsqu’il parle de Small Demons. A l’heure des grandes librairies digitales, comment découvre-t-on un nouveau livre ? Le processus de découverte est aujourd’hui presque entièrement délégué à deux types d’algorithmes basés sur l’analyse de deux types de corrélations statistiques.

Les premiers font du data mining sur les corrélations d’achats. « Ceux qui comme vous ont achète ce livre on aussi aimé celui-là ».

Les seconds font du data mining sur les corrélations d’opinions. « Ceux qui ont aimé ce livre ont aussi aimé celui-là ».

Dans les deux cas, les livres ne sont rien d’autre des identifiants dans une grande base de données de produits. Ils se résument à leur ISBN ou plus généralement à leur SKU. Leur « contenu » est au mieux « taggé », le plus souvent totalement ignoré. Le fait qu’Amazon ait étendu cette même algorithmie commerciale à une myriade d’autres produits est tout à fait révélateur du fait que cette machinerie ne fait aucune différence fondamentale entre un livre et une trottinette.

De plus, dans les deux cas, les statistiques de corrélations tendent à former de grands « hubs » où un petit nombre de livres pivots deviennent des passages obligés. L’algorithmie « homophile » renforce les best-sellers par rétroaction positive et ne favorise pas les chemins de traverses (voir le billet de Hubert Gillaut sur ce point ainsi que les réflexions de Danah Boyd).

Derrière ces choix algorithmiques se cachent donc des enjeux essentiels pour les chemins de la découverte d’objets culturels nouveaux.

Un livre contient lui-même un réseau d’objets culturels

Dans Bookworld, nous considérons qu’un livre est déjà un réseau complexe en tant que tel. Tout livre est une une organisation temporelle et spatiale qui structure un discours sur des personnes, des lieux, des objets (c’est même une des fonctions centrales du livre selon Pascal Robert). C’est pourquoi nous le représentons sous la forme d’une ville, métaphore potentiellement riche pour donner corps à ce réseau d’interaction.

L’application est construite pour que les lecteurs aient envie d’entreprendre ensemble ce travail titanesque qui consiste à document ce réseau, à l’expliciter. Plus il y a d’information sur un livre, plus la ville le représentant devient complexe, plus elle se lie à d’autres livres-villes construisant ainsi petit à petit la topologie de ce monde livresque.

Rob le héros du roman « Haute Fidelité » de Nick Hornby a une chanson pour chaque moment de la vie. Son passe temps favori consiste à classer les musiques (et accessoirement aussi les films) dans des TOP 5 thématiques. Quand je visite dans Bookworld la ville livre correspondant au roman, je découvre ou redécouvre cette constellation de films et de musiques. Au loin je vois d’autres villes-livres qui partagent certaines références en terme de musique, films, etc. des connections parfois insoupçonnées qu’aucun autre système de recommandation artificiel ou humain n’aurait pu trouver s’il a fait l’économie de ce processus cartographique.

La lecture est un processus d’attachement puis d’incorporation

Dans son exposé à Books in Browsers Valla Vakili explique bien que la lecture d’un livre est essentiellement une rencontre entre les référents culturels d’un lecteur et l’univers organisé de référents culturels proposé par une narration. Le personnage que Nick Hornby dessine en creux à partir à partir des objets culturels qu’il aime ou déteste me parle car je me retrouve d’une certaine manière dans ses références ou dans sa relation avec la musique. Ce processus d’attachement est fondamental dans ce qui nous fait aimer un livre. Inversement, quand un livre nous laisse indifférent ce que nous n’avons pas pu réussi à créer ces liens.

Si la rencontre entre le livre et son lecteur se passe bien, ce dernier incorpore, petit à petit, certains référents culturels du livre. Nous les faisons notre. Après ma rencontre avec la Terre du Milieux, les Hobbits ont désormais fait partie de mon monde… Tout comme ce morceau de Marvin Gay que la lecture de « Haute Fidelité » m’a fait écouter pour la première fois. Riches de ces nouveaux référents nous sommes prêts à de nouvelles rencontres livresques qui nous auraient peut-être laissées indifférents quelques semaines plus tôt. La métaphore touristique file toujours aussi bien. Dans le monde des livres aussi, certains itinéraire sont meilleurs que d’autres.

Documenter le contenu des livres ne tient donc pas d’un simple excès encyclopédique. Les liaisons narratives explicitées dans Bookworld ont une pertinence bien différente des corrélations statistiques exploitées par les algorithmes d’Amazon ou d’Apple. Caché dans la structure de ces réseaux que nous nous proposons de collectivement expliciter se cache sans doute une autre algorithmie de la découverte.

Bookworld : un monde où chaque livre est une ville

février 22, 2012

Cette semaine à l’occasion de la conférence LIFT, Philippe Michel, Laurent Bolli et moi-même présentons en avant première, quelques jours avant sa sortie officielle, une nouvelle application iPad de lecture sociale appelée Bookworld. C’est un projet expérimental conçu par Lecteurs.com chez Orange et  Bookapp.com. Ce billet est l’occasion de faire le point sur un projet né il y a tout juste un an lors d’un premier workshop intitulé Book Urbanism.

Dans Bookworld, chaque livre est une ville. Le quartier downtown regroupe symbolise la structure de l’ouvrage. Chaque chapitre est une tour plus ou moins haute, la structure du livre définit ainsi une « skyline » unique et caractéristique de son organisation. Tout autour de ce quartier central, des faubourgs présentent les découvertes faites par des lecteurs : descriptions des personnages, lieux ou objets remarquables dont le livre traite, mais aussi des citations, des références à d’autres livres, des résumés et avis sur l’ouvrage. Au fur et à mesure que les lecteurs documentent sous forme de fiches ce que les livres contiennent, ces faubourgs croissent jusqu’à devenir potentiellement plus important que le cœur du livre lui-même. Si par exemple deux livres traitent d’un même lieu ou font intervenir un même personnage, les deux villes deviennent voisines dans le monde des livres.  Et le monde des livres progressivement se structure en un univers riche et complexe.

Dans cette construction collective, les lecteurs peuvent jouer différents rôles. Selon leurs activités, les uns deviennent prospecteurs, critiques, biographes, géographes ou l’un des autres métiers que l’application propose. Ensemble ils contribuent à extraire des livres une multitude de détails, tissent des connexions entre les livres qu’ils aiment et construisent ainsi un véritable monde.  L’application iPad Bookworld permet de naviguer dans cet univers en 3D en croissance perpétuelle, pour découvrir de nouveaux livres et par leur intermédiaires de nouvelles personnes, de nouveaux lieux et de nouvelles choses.

Voici par exemple à quoi ressemble aujourd’hui le Seigneur des anneaux dans Bookworld : Au centre, la dense forêt de tours bleues reflète le découpage en chapitre des trois tomes de la saga. Depuis cette perspective, nous voyons également des baraques rouges, correspondant au quartier des personnages : une trentaine ont déjà été documentés. Au loin une autre ville, le Silmarillon, thématiquement liée mais aujourd’hui moins développée dans Bookworld.

Un simple « tap » sur la ville permet de voir la « gazette » et d’accéder à toutes les fiches déjà documentées par les lecteurs. Il est alors possible de découvrir visuellement les personnages, les objets, les lieux du livres mais aussi des citations (« verbatim »), des avis et des résumés.

L’approche est générale et s’applique aussi bien aux livres de fiction qu’aux essais ou à la bande dessinée. Nous avons développé toute une série d’outils pour faciliter la croissance de cette base de connaissance. Ils permettent par exemple de chercher automatiquement des images et des informations sur un personnage ou les citations issues d’un livre sur le web. L’utilisateur  choisit parmi les résultats proposés ceux qui lui semblent les plus pertinents et les ajoutent à la fiche correspondante. Les sources des informations ajoutées sont indiquées sur la fiche ce qui permet de retrouver où l’information a été glanée. Ce type de recherche semi-automatique dans laquelle la machine propose des résultats que l’utilisateur filtre ensuite par rapport à des critères pertinences difficiles à modéliser (qu’est ce qu’une bonne représentation d’un personnage, qu’est-ce que une bonne citation ? ) nous semble un intéressant compromis. Nous verrons comment les utilisateurs se l’approprient.

Le grand défi est maintenant de peupler ce monde. Pour lancer le processus avant la sortie officielle de l’application, nous avons aménagé une véritable bibliothèque dans l’espace LIFT expérience contenant une sélection de best-sellers, d’essais classiques et de bandes dessinées. Notre équipe sur place s’attellera à transformer le maximum de livres en villes pendant les trois jours que durent la conférence. Nous invitons également tous les participants à venir avec les livres qu’ils voudraient « urbaniser ». Notre équipe les guidera dans ce processus un peu particulier en leur montrant la meilleur manière, pour chaque livre de créer le quartier central et de faire croître les faubourgs.

Book urbanism

Cette étrange aventure est née d’un workshop intitulé « Book Urbanism : Developing books like cities » organisé à LIFT il y a un an par Laurent Bolli et moi-même. Nous invitions les participants à réfléchir à la fécondité des métaphores urbaines pour décrire à la fois la structure et l’expérience de lecture d’un livre.Notre hypothèse était qu’en comparant les livres à des villes, nous pourrions en retour imaginer la transcription de certains services urbains (guides touristiques, systèmes de signalisation, système d’adressage, quartiers commerciaux) pour les livres. Nous proposions de penser les projets éditoriaux comme des projets de construction, les listes de lecture comme des itinéraires de voyages, les processus  d’enrichissement comme des développements urbains, les modèles économiques du livres comme des modèles économiques de la ville, les expériences de lecture comme des déambulations dans une cité.

Un livre, comme une ville, est effectivement un espace 3D dans lequel il est possible d’organiser spatialement un discours (la fonction architecturante du livre). Lors de ce premier workshop nous avions d’abord discuté d’un certain nombre d’exemples de livres et de villes permettant de comparer visuellement et structurellement certaines villes à certains livres et vice versa. Nous avions par exemple comparé Los Angeles à Wikipedia et montré comment cette encyclopédie en ligne pouvait être considérée comme le premier « méga-livre », une ville en croissance perpétuelle souffrant des mêmes problèmes que les grandes villes (vandalisme, problème de signalisation, problème de contrôle, nécessité d’un service régulier de nettoyage).

Nous avions ensuite étudié un certain nombre de cas particulier : la comparaison des modèles commerciaux des quartiers de shopping avec ceux des catalogues et des brochures, les espaces publicitaires urbains avec leur équivalent dans les magazines, les architectures sponsorisées et les livres produits grâce à des mécènes, les favelas et les plateformes éditoriales de co-création, les villes-machines de la science fiction (p.e. Dark City d’Alex Proyas) avec les nouveaux modèles de livres-machines.

Enfin, nous avions demandé aux participants de se regrouper en « Ministères » pour travailler de manière créative sur des aspects spécifiques du monde des livres-villes. Le « Ministère des Postes et Télécommunications » avait planché sur un système d’adressage universel permettant de repérer tous les éléments possibles d’un livre-ville. Le « Ministère du Tourisme » avait imaginé des campagnes de promotions pour les livres-villes. Le « Ministère du Commerce » devait proposer des modèles commerciaux attractifs pour inciter les acteurs privés à participer aux développement de certains livre-ville. Le « Ministère de la Population » était en charge des dynamiques participatives permettant le développement harmonieux des livres-villes. Enfin, le « Ministère de la Connectivité et de la Circulation » avait pour mission d’organiser la circulation des personnes et des ressources à l’intérieur mais aussi entre les livres-villes sous forme de routes, de transports aériens, etc.

Naissance du projet Bookworld

L’équipe d’Orange Valley propose depuis avril 2010 une plateforme de lecture sociale appelée Lecteurs.com. L’objectif de ce service est de proposer aux amoureux de la lecture un espace de rencontre où ils peuvent partager des coups de coeurs et enrichir ensemble des informations sur les livres qu’ils aiment. La plateforme permet de faire des commentaires sur des livres, de partager des listes de lecture, de découvrir de nouveaux livres grâce aux recommandations de ses amis et de lire des ebooks. Le site se veut aussi une passerelle douce vers la lecture numérique en faisant la promotion des usages. Le service comptabilise aujourd’hui un peu de 165 000 inscrits.

Une des originalités graphiques de lecteurs.com est que chaque lecteur est représenté par un badge montrant ses livres préférés. La constitution de ce premier avatar (« je suis ce que je lis ») est une des premières étapes lorsque l’on s’inscrit sur la plateforme. D’une manière générale tout le site est centré sur les lecteurs eux-mêmes. Les plus actifs sont mis en avant sous la forme d’un TOP 10 mensuel.

L’équipe d’Orange Valley avait déjà adapté ce service sous la forme d’une application iPhone permettant la lecture d’ebook mais souhaitait proposer sur iPad une expérience très différente. Nous avons commencé à explorer ensemble plusieurs pistes et l’idée de poursuivre la piste métaphorique de Book urbanism s’est rapidement dessinée. Sur iPad, le service Lecteurs.com prendrait la forme expérimentale de Bookworld, un monde de livres en croissance perpétuelle, une autre manière de visualiser et de faire l’expérience de la lecture sociale.

Book urbanism 2

Le projet Bookworld explore certaines des pistes discutées dans ce workshop initial. Mais cette première instanciation est loin d’avoir épuisé le sujet. Les livres-villes de Bookworld sont encore extrêmement simples comparés aux développements potentiels que cette métaphore permet d’imaginer. Une partie du second workshop « Book urbanism 2 » que nous organisons cette année à LIFT consiste précisément en une critique constructive de cette première version et en une exploration de pistes concrètes pour approfondir la métaphore.

Quelles représentations pour les livres-villes ? Dans Bookworld nous tentons de faire un pont entre l’univers essentiellement textuel des livres et l’univers essentiellement visuel des villes. Dans la première version de l’application toutes les villes donnent lieu à un quartier central dont la structure est seulement déterminée par le découpage en chapitres de l’œuvre. Il serait peut-être intéressant de développer, comme nous l’avions fait dans le workshop l’an dernier, une taxonomie de représentation correspondant à des types de livres différents. Il serait également important que les circuits de circulations dans l’œuvre apparaisse de manière plus intuitive et synthétique dans leur représentation sous forme de ville. Faudrait-il coder et faire apparaître plus explicitement les arcs narratifs et argumentatifs dans la structure de la ville ? Dans la mesure où une partie du contenu sémantique de chaque chapitre est balisé par le processus de documentation par fiche que l’application propose nous pourrions exploiter cette information dans la représentation elle-même. Notons enfin que notre moteur 3D permet aujourd’hui de survoler chaque livre-ville et le considérer sous différent angle mais que nous ne proposons pas encore une véritable immersion architecturale. Est-ce une bonne piste à explorer ? Comment se déplacer efficacement dans un livre-ville ?

Quels services pour les livres-villes ? Les services urbains pertinents pour les livres-villes avaient été particulièrement bien développés dans le workshop précédent mais ils ne se sont à ce jour que peu concrétisés dans l’application. Dans cette première version nous proposons des métiers, comme des castes de personnages, qui dépendent des activités d’enrichissement que l’utilisateur pratique. Nous pouvons aller plus loin et imaginer de vrais services. Il manque aujourd’hui l’équivalent des agences de voyages pour les livres : des services qui proposerait des itinéraires de lecture, mis en valeur par des brochures permettant d’anticiper visuellement les meilleurs moments mais aussi les passages difficiles (lecture Jacuzzi / lecture Mer du Nord) par exemple sous la forme de systèmes de dénivellation. Il y aussi une opportunité pour des guides qui vous accompagneraient lors de vos lectures, comme lorsque vous visitez une ville avec une personne locale rappelant les anecdotes, vous invitant à porter votre regard sur des détails que le visiteur pressé d’ordinaire néglige. La lecture, comme la découverte d’une ville, n’est pas forcément un plaisir solitaire. Il existe déjà des multiples manière de lire ensemble (voir mon cours introductif sur les social reading technologies).  Toutes ces fonctions de médiation sont difficilement automatisables par des machines. Nous avons besoin de la pertinence et de la sympathie d’un interlocuteur humain.

Pour résumer, notre objectif avec ce projet est de faire des livres des lieux habités. Avec la lecture classique, ils ne sont le plus souvent que  des ruines que l’on visite sans y séjourner et dont on ne ramène juste quelques cartes postales. Nous devrions pouvoir nous rencontrer dans des livres, travailler dans des livres, vendre des services et des objets dans des livres, bref faire des livres des espaces de vie et pas simplement des échappatoires immersives, des cachettes ou des jardins secrets. Si vous êtes sur Genève cette semaine, rejoignez-nous dans cette étrange aventure. Sinon attendez encore quelques jours et essayez la première version de l’application sur iPad.

 

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