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L’improbable résurrection d’HTML

janvier 18, 2012

HTML n’aurait pas du survivre au 21ème siècle. Dès 1998, les puissants de l’Internet voulaient laisser mourir cette langue préhistorique et ils avaient des arguments de poids. Pour le World Wide Web Consortium (W3C), le futur langage du web serait une modernisation d’XHTML, une langue claire, précise et sans ambiguïté. Mais dans un recoin du cyberspace, un groupe de rebelles croyait encore au vieux langage des débuts du web. Contre l’avis des sages, ils continuèrent à l’améliorer. Voici l’histoire d’HTML5, avant qu’Hollywood ne l’adapte en film

La standardisation du web et des contenus de l’Internet (livres, films, images, etc.) est un des enjeux centraux pour le futur de la culture. Nombreux sont ceux qui défendent coûte que coûte les standards, les présentant comme les nécessaires garants de l’interopérabilité et la pérennité des données. Sans standardisation point de salut. Le combat rhétorique et technique autour l’ePub s’inscrit dans ce débat. Mais de ce point de vue l’histoire d’HTML5 est riche d’enseignements.

Prenez un navigateur des plus récents, Chrome ou Firefox par exemple. Tentez de charger une des toutes premières pages de web qui, par oubli ou coquetterie, serait restée identique à ce qu’elle était à l’époque. Miracle ! Ça marche. Pourtant ni Chrome, ni Firebox n’existaient quand cette page a été écrite. Les premières règles d’écriture, simples et flexibles, d’HTML ont traversé le temps et les modes. Une telle compatibilité dans le temps est suffisamment rare dans le monde de la technologie pour être soulignée. Les choses auraient d’ailleurs pu tourner très différemment.

Acte I : HTML face au processus de standardisation
A la fin des années 1990, HTML était fortement critiqué. En plus d’être vieux, il n’était pas un "beau" langage. Sa syntaxe n’était pas vraiment stricte. Le problème venait du fait que certaines expressions mal formées étaient malgré tout comprises par les navigateurs. HTML était comme une langue orale et vivante, tolérante aux fautes de grammaire, ouverte à de nouvelles conventions. Mais ce manque de rigueur était devenu intolérable pour certains informaticiens. Le web était maintenant quelque chose de sérieux. Comme dans toute industrie qui se respecte, il lui fallait de vrais standards. Ainsi naquit XHMTL 1.0, un langage XML qui reprenait les conventions d’HTML mais qui en faisaient des règles strictes, validables automatiquement. Grâce à XHMTL, un éditeur de page web comme Dreamweaver pouvait avertir le programmeur imprudent s’il s’écartait de la juste syntaxe. XHTML permettait de garantir qu’une page serait correctement interprétée par tous les navigateurs qui implémentaient le nouveau langage. Les développeurs professionnels applaudirent. C’était fini le temps du grand "n’importe quoi". Les choses sérieuses allaient pouvoir commencer.

Au départ, ce fut un succès. XHTML devint le standard des programmeurs web sérieux. Mais les moins sérieux découvrirent vite une chose que les sages du W3C auraient aimé cacher. En pratique, la plupart des navigateurs acceptaient aussi les syntaxes qui ne suivaient pas strictement les règles de XHTML. Ils connaissaient la loi mais ne faisaient pas la police. En fait, vous pouviez garder vos vielles et mauvaises habitude de programmation HTML, tout marchait nickel ! Voilà qui était embêtant pour les défenseurs de la rigueur.

Les sages du W3C décidèrent de durcir le ton et proposèrent XHTML 2, une version plus rigoureuse et moins tolérante. Dans cette seconde version, ils remirent en cause les premières bases d’HTML (ex: les balises <h1>,<h2> … ) pour proposer de meilleures solutions plus élégantes et efficaces (ex : une unique balise <h> dont la signification change selon sa position dans l’arbre constitué par une page). Magnifique… seul souci, il fallait que tout le monde réapprenne à écrire des pages web convenables, mais il fallait aussi réadapter toutes les pages existantes.

Acte 2 : HTML résiste et prouve sa vigueur comme langue vivante 

En 2004, alors que le processus de standardisation battait son plein, un groupe de programmeurs prit un point de vue opposé. Plutôt que de s’attarder sur la pureté du langage, ils s’attaquèrent à compléter les pièces manquantes du puzzle technique que représente une application web. Plutôt que d’inventer le langage qui devrait remplacer HTML, ils travaillèrent à étendre, progressivement, par ajouts successifs, les capacités du vieux langage. Leur philosophie était "construisons ce dont nous avons besoin, les standards suivront".

En 2007, le vent avait tourné.  L’enthousiasme de la communauté était maintenant du côté des travaux de ces rebelles, pragmatiques et respectueux du passé. Revirement rarissime, le W3C décida finalement de ne plus soutenir XHTML 2 et de commencer à formaliser un nouveau standard HTML5. Sauf qu’HTML5 n’était pas un langage unifié mais une collection d’outils, de conventions et librairies.  Personne ne s’accordait d’ailleurs sur ce que l’on devait exactement  inclure dans HTML5.

La tentative de standardisation d’HTML5 n’empêcha pas les rebelles de continuer à faire progresser le langage selon leur philosophie. Pour éviter la confusion, ils affirmèrent qu’ils ne travaillait plus sur HTML5, mais tout simple sur HTML, une langue vivante qui comme toute langue vivante ne peut cesser d’évoluer de changer, toujours en avance sur le dictionnaire des académiciens.

L’histoire d’HTML est celle de la victoire de la pratique sur la règle. Selon cette philosophie de l’innovation, jamais une page HTML ne sera déclarée obsolète. Jamais un page HTML ne sera forcée de contenir un numéro de version. Jamais les développeurs web ne devront remettre à jour leur anciennes pages. Jamais HTML ne devra attendre une nouvelle version pour inclure des innovations. Les fonctionnalités d’HTML les plus récentes ne seront peut-être pas "supportées" dans un premier temps par tous les navigateurs mais si elles sont vraiment pertinentes et intéressantes, les navigateurs s’adapteront et les standards finiront par les officialiser.

La victoire d’HTML sur les processus standardisation conduit à une philosophie de l’innovation inédite dans l’écosystème si complexe de l’ordinateur planétaire. Quelques principes de base. Ne casser pas l’existant. Laisser les utilisateurs explorer les meilleures routes et bétonner ensuite les plus empruntées. Préférer toujours les solutions pratiques aux solutions belles. A méditer …

Ceux qui veulent en savoir plus sur HTML5 et son histoire pourront consulter l’excellent "Missing Manual" de M. MacDonald, dans lequel j’ai largement puisé pour écrire ce billet.

La standardisation du livre : en théorie et en pratique

octobre 25, 2011

Je donne cette semaine un cours sur la standardisation de la chaîne du livre. L’histoire du livre est finalement l’histoire d’une succession de processus de standardisation et les guerres économiques actuelles sont en grande partie des guerres de standards. L’idée d’orienter ce cours autour de cette question m’a été donnée par la lecture du dernier livre de Milad Doueihi, Pour un humanisme numérique, dans lequel il articule l’idée que le plus important dans l’évolution vers le Cloud Computing est l’instauration de ce qu’il appelle le Nuage "standard".

Le cours s’organise en quatre parties.

La première partie  donne un panorama du processus de standardisation du livre, d’un point de vue historique d’abord (rejoignant mes précédentes présentations sur les représentations régulées et le devenir machinique du livre) puis aborde les questions actuelles sur la guerre des plate-formes (Google, Apple, Amazon et surtout Adobe qu’on oublie trop souvent) et des formats. Je finis en montrant comment la standardisation qui s’applique sur trois niveaux (le formatage du texte, sa description sémantique et la description des trajectoires de lecture et de partage qui lui sont associés) donne naissance à des continents documentaires et à de services inédits.

La seconde partie se focalise sur XML, comme instrument fluide du processus de standardisation. Il s’agit d’une introduction destinée à ceux qui n’en maîtrisent pas encore les principes (graphistes, éditeurs, etc.). L’objectif est de comprendre à quoi sert XML et quelle est son originalité en particulier comment il permet de négocier des standards et de les réviser au fil du temps.

Les troisième et quatrième parties sont des travaux pratiques. Nous verrons d’abord comment partir d’un même fichier XML pour d’une part alimenter une mise en page InDesign et d’autre part produire automatiquement une animation Flash parlante. Nous terminerons par le processus inverse, l’extraction du contenu d’un fichier PDF pour produire du XML bien formé dans le but par exemple de créer un fichier ePub (comme nous l’avions fait au Salon du Livre pour les éditeurs et les bibliothécaires).

Editeurs, libraires, bibliothécaires : maîtrisez votre futur numérique !

avril 29, 2011

Lundi 2 mai, Hubert Guillaud et moi-même organisons au Salon du Livre une journée d’ateliers pour la formation des éditeurs, libraires et bibliothécaires. Notre objectif est que chaque acteur du monde l’édition puisse mieux comprendre les enjeux et les technologies de ce monde en mutation pour élaborer une stratégie numérique propre, décider de son niveau d’indépendance par rapport aux autres acteurs et imaginer des services inédits dans le monde numérique.

Le matin nous ferons d’abord un panorama des modèles de distribution, des spécificités des différents formats de codage et des interfaces de lecture, de manière à permettre à chacun de mieux comprendre les nouvelles chaines du livre. Nous montrerons aussi sur des exemples concrets que la question du livre numérique aujourd’hui ne se limite pas à question de distribution et codage de fichier, mais qu’autour de ces technologies, un nouveau continent documentaire est en train de faire son apparition. Bibliothécaires, libraires et éditeurs doivent être les acteurs dans l’organisation de ce nouveau territoire. Dans cette matinée, en interaction avec les participants à l’atelier nous essayons donc de cartographier ce paysage en transformation en nous appuyant sur des exemples concrets et des données quantitatives.

L’après midi sera consacrée à la pratique. Lionel Dujol et Bernard Strainchamps (Bibliosurf) nous rejoindrons pour un atelier spécifique destinés aux libraires et bibliothécaires. Ils feront un point sur toutes les questions que ces professionnels doivent se poser avant de se lancer en ligne et sur les meilleures stratégies à adopter.

En parallèle, Hubert Guillaud et moi-même proposerons aux éditeurs de réfléchir concrètement à leur stratégie numérique. Veulent-ils utiliser le numérique pour optimiser leur processus de production, pour gagner de nouveaux clients ou fidéliser leurs lecteurs, pour convaincre de nouveaux auteurs, pour faire vivre les livres sur les réseaux sociaux ? Avant toute décision mieux vaut faire un état des lieu. Mes auteurs souhaitent-ils publier leur livre sur les nouvelles interfaces de lecture ? Mes lecteurs trouvent-ils facilement mes livres ? Parle-t-on de mes livres sur les réseaux sociaux ? Les libraires ont-ils assez d’information pour vendre mes livres ? Toutes ces questions sont des préalables nécessaires avant de définir sa stratégie numérique.

Dans une seconde partie, j’expliquerai comment on peut en pratique convertir ses livres dans les formats de distribution les plus utilisés. Nous ferons ensemble la dissection d’un fichier EPUB. Nous verrons les différentes étapes techniques permettant d’extraire le contenu d’un PDF pour mettre en place une base de donnée de contenu à partir de laquelle il est possible de produire des fichiers dans tous les formats utilisés aujourd’hui. Nous verrons comment certaines étapes de ces transcodage peuvent être en partie automatisée et pourquoi d’autres nécessitent des opérations et vérification manuelles. Tous les participants pourront quitter l’atelier avec les scripts et le nom des logiciels qui leur permettent d’être autonomes s’ils le souhaitent dans ce processus. Ayant compris les bases de ces transcodages ils pourront décider s’il est plus pertinent pour eux de sous-traiter ces processus ou de les intégrer comme des savoir faire internalisés.

Je montrerai ensuite les différentes étapes et options qui s’offrent aux éditeurs pour publier leurs livres convertis sur le web, sur l’iBookStore, le KindleStore, sous forme d’applications sur l’AppStore et l’AndroidMarket. Nous discuterons aussi brièvement des choix stratégiques qui s’ouvrent à eux en ce qui concerne les DRM et le filigranage.

Hubert Guillaud organisera ensuite une séance d’exercices durant laquelle les éditeurs apprendront à mettre en place une stratégie pour faire vivre leurs livres sur les réseaux sociaux. Ces exercices permettront d’illustrer comment utiliser des services comme FaceBook, Babelio, Goodreads, LibraryThing de manière pertinente et efficace. L’enjeu sera ici de démystifier ces services et de montrer par la pratique comment des écosystèmes entiers peuvent se créer autour d’une collection de livres et d’une marque.

Ce sera donc une journée dense et riche mais qui laissera une large place à la discussion. N’hésitez pas à vous inscrire, il reste encore quelques places.

Le livre-papier comme projection du livre-machine

janvier 27, 2011

Dans un billet stimulant, Thierry Crouzet se demande si on ne pourrait pas considérer un livre papier comme la projection en deux dimensions d’un livre électronique de dimension supérieure. J’aimerais approfondir ici cette idée de projection, m’appuyant comme souvent sur les réflexions éclairantes de Pascal Robert sur ces questions qu’il développe dans son livre sur les Mnemotechnologies.

Dimension 0 : les mots

Une langue permet d’exprimer une réalité dans nombre n de dimensions, projections partielles d’un monde dont les dimensions sont potentiellement infini ou tout au moins très grandes. Mais la langue n’est pas en tant que telle représentable. On ne peut la percevoir que par des projections sommaires et évidemment très partielle  : dictionnaires, recueils de règles de grammaires,  corpus de textes, etc. A défaut de pouvoir représenter la langue, nous pouvons tenter dans la décomposer dans ses éléments atomiques. Au cœur du pouvoir expressif multidimensionnel d’une langue, le mot constitue un point, un objet de dimension zero, par définition insécable.

Dimension 1 : les textes

Sous la forme de séquences de mots liés les uns avec les autres, paroles et textes se déploient linéairement. Ce sont des objets unidimensionnels, des lignes. Représenter la réalité sous cette forme est évidemment un défi. C’est l’impossible mission de la littérature et du discours scientifique. D’une certaine manière, les hommes n’ont cessé d’essayer d’échapper à cette emprise de la dimension 1 en inventant des technologies pour s’exprimer dans des dimensions supérieures.

Dimension 2 : les pages, cartes, diagrammes, tableaux, arbres

En inventant la carte, les diagrammes, les graphes, les tableaux, les arbres, nous avons pu déployer nos idées en deux dimensions, les organiser dans le plan. Pour produire un document de dimension 2, nous pouvons soit prendre du matériel de dimension 1, un texte par exemple et le projeter sur un plan. Il faut pour cela le "mettre en page", l’organiser sous forme de lignes et de colonnes, l’ordonner en profitant de la liberté de ce nouvel espace. Appelons ce type de projection d’un espace de dimension inférieure vers un espace de plus grand dimension une expansion (Pascal Robert utilise le terme Traitement que je trouve un peu abstrait).

Nous pouvons également utiliser un document de dimension 2 pour représenter une réalité qui se présente elle-même sous forme plane ou d’une manière générale qui a une nature surfacique. C’est le rôle des plans, des cartes géographiques. Parce que la représentation a plus ou moins la même dimension que ce qu’elle représente il devient possible de naviguer de manière intuitive entre ces deux espaces même s’il y a parfois des problèmes d’isomorphies (p.e. la surface d’une sphère représenté sur une carte n’est en fait pas plane).

Enfin, un document de dimension 2 peut représenter une réalité de dimension supérieure, par exemple une objet en trois dimension, en le projetant selon une perspective particulière.

Dimension 3: Les livres papiers

Le livre papier n’est pas un objet de dimension 2. Il faut le penser comme un objet de dimension 3:  un lieu, un conteneur, un classeur de document de dimension 2. De la même manière que le texte s’organise sur la page, en passant de la dimension 1 à la dimension 2, le livre organise les pages, les cartes et les tableaux en passant de la dimension 2 à la dimension 3. Il articule dans l’espace une accumulation d’objets potentiellement hétéroclites. Par livres papiers nous entendons aussi bien les premiers Codex que les livres aujourd’hui imprimés et reliés par des machines. Alors que le rouleau reste prisonnier de la dimension 2, ne parvenant pas à obtenir une profondeur stable (il s’écrase quand on veut lui donner un volume), le livre,  lui, en tant qu’espace de dimension 3, donne un structure spatiale à la pensée exprimée. C’est la fonction architecturante dont j’ai déjà traitée.

La longue histoire du livre papier nous a montré que celle forme est capable d’accueillir des représentations d’une étonnante complexité, de rendre compte de réalité de dimensions extrêmement supérieures à la dimension 3. L’Encyclopédie pensée dans son projet comme un livre-bibliothèque en perpétuelle expansion, accueille  les connaissances du monde dans son ensemble, passées, présentes et futures. Pendant longtemps, elle n’a rempli cette mission que sous la forme d’une collection de livres papiers.

Dimension 4: Les vidéos

Pour capturer la 4eme dimension, c’est à dire le temps, la vitesse, la cinématique, le flux, nous avons du inventer encore d’autres technologies. Techniques photographiques et cinématographiques utilisent le mouvement pour capturer le mouvement pour le cartographier, comme le plan représente le paysage, toujours avec une échelle, une perspective, un cadre particulier. Comme pour les autres technologies, il devient possible d’étendre en 4D des représentations de dimensions inférieures (fluidification de documents textuel, graphique, etc) et d’obtenir ainsi de nouvelles manière de les ordonner et de les organiser.

Dimension n>4 : Les machines informatiques et les livres-machines

Les machines informatiques, décrites à partir de langages qui leur permettent non seulement d’organiser des documents de dimension 1 à 4 dans des espaces complexes mais d’intégrer la définition de leur propre interactivité appartiennent à des dimensions supérieures ou égale à 4. Elles peuvent étendre ces documents de dimension inférieure en les tissant les uns aux autres de manière interactive. Elles permettent de rendre compte des articulations de phénomènes de dimensions supérieures.

Les livres "électroniques" pensés comme des machines informatiques, appartiennent naturellement à cette dernière catégorie. Leur complexité expressive varient évidemment selon le format ou le langage dans lesquels ils sont décrits. Certains formats de fichiers ne permettent pas du tout l’exploration des dimensions supérieures à 4.  Par exemple, le format ePub ne permet de décrire que des hypertextes simples dont la dimension est probablement inférieure à 2 (la question de la dimension d’un hypertexte est un sujet de recherche en soi). Mais cette faible dimension, rend la production de ces fichiers en partie automatisable à partir de descriptions de dimensions supérieure. A titre d’exemple il est possible de produire sans véritable difficulté, un ePub à partir d’un Bookapp. En ce sens le schéma de Thierry Crouzet est tout à fait juste (même si je ne mettrais pas l’hypertexte au dessus du livre-papier).

Expansion de livres-papiers sous forme de livres-machines

Aujourd’hui une grande partie des efforts de l’édition numérique consiste à adapter des livres-papiers en livres-machines, c’est à dire à les projeter de la dimension 3 vers une dimension supérieure. De la même manière qu’il n’est pas évident d’adapter un texte en vidéo, le grande liberté que permet l’expansion d’un livre-papier en livre-machine n’est en général exploitée que très timidement. Il nous faudra du temps avant de prendre nos marques dans cet espace large, avant de savoir en exploiter les multiples articulations de manière pertinente.

Projection de livres-machines sous forme de livres-papiers

Symétriquement, ce qui est intéressant dans les perspectives de projections de livres-machines vers des livres-papiers, c’est qu’elles permettent d’anticiper un futur où interfaces de lecture papier et digitale coexistent de manières complémentaires. Déjà, plusieurs éditeurs avec lesquels nous travaillons ont décidé de publier certains de leur titres d’abord en Bookapp puis, si ces oeuvres rencontrent leur public, de les produire ensuite sous format papier (cette traduction du livre de Daniel Kaplan par exemple)

Mais il est clair que le processus de projection d’un livre-machine vers un livre-papier donne une flexibilité nouvelle. Par quel procédés de recadrages, les extensions multidimensionnelles que le livre-machine permet pourront elles trouver place sous une forme imprimée ? Nous avons déjà quelques éléments de réponses. Mon dernier livre, la métamorphose des objets, est, d’une certaine manière, un livre-machine où chaque page est extensible par les lecteurs. Aucun problème pour autoriser ce type d’interaction avec le format Bookapp (voir le premier chapitre ici). Sous format papier nous avons utilisé le double procédé de mini-URL et de QRCode placés en bas de chaque page pour faire le lien entre le papier imprimé et les extensions apportées par les autres lecteurs stockées sur un serveur. C’est une technique de projection possible. Il en existe de nombreuses autres.

Ce genre de procédés peut être systématisé. Nous travaillons aujourd’hui sur un mécanisme qui permettra de produire automatiquement à partir d’un livre au format Bookapp, une version papier intégrant annexes hypertextes et utilisant URL et QR Code de façon pertinente pour pouvoir ainsi bénéficier du confort de lecture et des avantages pratiques du livre traditionnel mais également d’introduire dans le format papier une partie des extensions possibles avec les livres-machines. Peut-être est-ce au lecteur lui-même de  décider au moment de l’achat, le type de projection/recadrage qu’il souhaite.

Ainsi se dessinent les contours d’un monde où les livres seront produits sous forme de matrices informatiques capables de se projeter sur de multiples documents de dimensions plus faibles :  textes, hypertextes, livres-papiers, chacun adapté à des contextes de lecture différents. Dans ce monde, le livre "traditionnel" gardera finalement une forme assez proche de sa forme actuelle. Mais pensé comme projection d’un document-machine de plus grande dimension, son mode de production sera par contre complètement différent.

Les livres vont-ils devenir des applications ?

septembre 23, 2010

J’ai écrit un court billet hier sur le site de l’Atelier intitulé « ePub : Pourquoi le monde de l’édition s’est trompé de format ». Il a suscité plusieurs remarques et il me semble utile d’apporter ici quelques éléments de clarification.

1.     En devenant une application, le livre intègre sa propre interactivité. Cela ne veut pas nécessairement dire qu’il devient plus interactif. Si l’auteur d’un roman souhaite proposer  son récit sous la forme d’une œuvre immersive, fonctionnant sans aucun pont vers l’extérieur pour garder le lecteur dans un univers textuel et graphique maîtrisé, il le peut. Si le même auteur souhaite dans une seconde partie proposer un « making of » racontant de manière beaucoup plus interactive la genèse de son texte, en intégrant des vidéos et des liens vers d’autres sites, il le peut aussi. Ces deux types d’expériences lecture coexistent alors au sein du même livre-application, mais elles sont bien distinctes. Si l’auteur d’un essai veut que chaque mot de son texte permette d’accéder à des informations supplémentaires ou que chaque page soit le début d’une discussion, il le peut. Si l’auteur d’un album pour enfant souhaite proposer des séquences animées à chaque page de son histoire, il en spécifiera l’interactivité comme il le souhaite. C’est précisément parce qu’il existe une multitude de livres et d’expériences de lecture qu’il faut permettre aux auteurs et aux éditeurs de spécifier cet aspect fondamental de la lecture au cœur des œuvres qu’ils créent.

2.     Malgré la diversité des interactivités qu’il peut proposer, les livres-applications devraient pouvoir être décrits avec un unique langage de programmation versatile et maîtrisable par ceux qui aujourd’hui travaillent dans la chaîne du livre. Après tout, nous avons de nombreux exemples de langages possédant ce genre de qualité dans le monde de l’informatique. Il est d’ailleurs probable que plusieurs langages de ce genre fassent leur apparition dans les mois qui viennent. Évidemment, la nature précise de ces langages,  leur syntaxe, leur caractère ouvert ou fermé, seront d’une importance capitale pour la nouvelle industrie du livre qui est en train de se dessiner.

3.     Le fait que les formes imprimées se réinventent sous forme d’applications ne contraint en rien les différents modèles commerciaux qui pourraient se développer ou le type de modèle de distribution envisageable. Certes, les livres-applications peuvent être vendus comme des applications autonomes, mais ils peuvent également être achetés et lus dans des applications librairies, diffusés par diffuseurs, etc. En fait, toutes les fonctions de la chaîne du livre pourraient se reconstituer autour d’une nouvelle chaîne dont les technologies centrales ne seraient plus celles du livre imprimé mais celles du livre programmé. Comme au début de l’imprimerie, les premiers producteurs de ces livres-applications sont des imprimeurs-éditeurs-libraires. Mais ces fonctions sont irrémédiablement condamnées à de nouveau se différencier.

La fonction architecturante du livre

juillet 27, 2010

Ce billet m’est inspiré par la lecture du livre Mnémotechnologies de Pascal Robert. En p.360, il est évoque  ce qu’il appelle la "fonction-livre". J’essaie d’explorer un peu ici cette notion et sa pertinence pour le livre numérique.

Nous pouvons penser le livre papier comme un lieu aménageable et fermé. Une maison par exemple. Ou un petit jardin. Ou une imposante église.  Ou une scène de théâtre. Cela dépend évidemment du livre que l’on a à l’esprit.  Si l’on suit cette métaphore, la fonction d’un livre papier serait d’organiser dans l’espace un ensemble de documents textuels et graphiques et ainsi de présenter à ses lecteurs la mise en scène d’un système de pensée. L’auteur du livre joue le rôle de l’architecte. Il compose, dispose, bref, aménage le lieu.  Pour son futur lecteur, il trace une route principale et organise éventuellement des chemins de traverses, tout comme l’architecte structure son espace en en contraignant les principaux cheminements.

C’est précisément parce qu’il permet cette structuration hiérarchique, que le livre traditionnel a pu être le support de la demonstration longue et de la narration complexe. C’est parce qu’il est fermé comme un bâtiment qu’on visite, avec une entrée et une sortie, un début et une fin, qu’il permet le récit borné et l’argumentation articulée. En d’autres termes, c’est parce qu’il peut être structuré de manière architecturale que le livre a permis la pensée architecturée.

Cette association livre-architecture n’est évidemment pas nouvelle. Il suffit de penser à Victor Hugo et Notre-Dame-de-Paris, le livre de pierre menacé par l’arrivée du livre de papier. Elle est aujourd’hui souvent utilisée pour insister sur  la lourdeur, la rigidité de la pensée portée par le livre. Face au livre  "fermé", certains ont souligné les vertus libératrices de la pensée "ouverte", réticulée, décentralisée, que permettraient Internet et le web.

Sans rentrer dans la polémique ce débat, on peut sans doute affirmer que livre et réseau sont porteurs de deux fonctions différentes,  architecturante pour le premier, rhizomique pour le second. L’un dompte la complexité en l’organisant dans un espace fermé, l’autre la fragmente, la disperse, l’éclate et ainsi l’apprivoise. Au risque d’être consensuel, il est raisonnable de penser que ces fonctions sont complémentaires et qu’elles peuvent co-exister dans nos pratiques culturelle d’écriture et de lecture. Mais il faut cependant noter qu’elles sont des forces antagonistes, difficile à faire cohabiter.

Si je me permets de revenir sur ce qui peut sembler des lieux communs, c’est qu’ils sont au cœur des enjeux sur le futur de la lecture et du "livre électronique". Parce qu’il est implicitement l’héritier du livre papier, le livre électronique pourrait avoir vocation à faire revivre la fonction architecturante du livre dans le contexte de la lecture sur écran. Pourtant il n’en prend pas toujours le chemin.

En effet, les technologies du numérique dans leur ensemble (et pas seulement celles du réseau) ont tendance à réticulariser tout ce qu’elles touchent, à décomposer ce qui est décomposable. Elles tendent à transformer les objets structurés et fermés en rhizomes liant des ensembles ouverts d’éléments.

Rappelons-nous que dans le domaine de la musique, le concept album, pensé comme un parcours fermé et structuré gravé dans la structure stable des sillons d’un disque vinyle, n’a pas bien résisté au passage au réseau. Il s’est métamorphosé en un semble de morceaux individuels, isolables, liés les uns aux autres de manière fluide, facilement réorganisables.

Le livre dans son passage au réseau n’échappe pas à cette tendance à la fragmentation. Plusieurs entreprises (par exemple storylab en France) proposent déjà la vente de livre sur iPhone, chapitre par chapitre, reexplorant le modèle commercial du feuilleton. Il n’est pas impossible que cette formule connaisse un certain succès, voir qu’elle conduise à une littérature particulière poussant cette tendance, pourquoi pas, jusqu’à sa limite (livre acheté page par page, ligne par ligne, livre recomposé à la demande, etc.). A nouveau, pas de jugement de valeurs ici, juste le constat d’une force qui fragmente, qui déstructure, qui décompose le livre-édifice.

Cette tendance à la fragmentation travaille également le livre électronique de l’intérieur. Une majorité des grands acteurs de l’édition semble avoir choisi le format ePub comme standard de diffusion des livres numériques sur le réseau. Ses qualités principales sont qu’il offre une grande flexibilité d’adaptation à des diverses interfaces de lecture. La taille des fontes est modifiable par le lecteur, dans certains cas le mode de pagination (simple page, double page) également. Il permet que le texte soit, selon le terme consacré, "reflowable". Pour permettre cette fluidité, il faut décomposer le fichier numérique qui a permis l’impression du livre papier pour en extraire les éléments textuels et graphiques et recomposer sommairement les caractéristiques principales de leur mise en page dans un langage de description. Ainsi, la conversion au format ePub extrait le "contenu" du livre pour le rendre fluide et ré-adaptable à une grande variété d’interfaces. Tout ce qui fait l’apparence d’une page d’un livre papier, la composition précise, la typographie, la mise en page, est perdu dans ce processus. Le livre au format ePub cesse d’être un édifice, il devient de l’information organisée, une maison réduite à un plan figurant un ensemble d’éléments reliés les uns aux autres.

Que le livre numérique devienne autre chose que le livre papier n’est pas en soi un problème. Mais il me semble qu’au sein des nouvelles technologies qui sont en train de voir le jour dans le monde de l’édition numérique devrait trouver sa place une forme de livre numérique qui conserve et prolonge la fonction architecturante du livre papier. Il s’agirait d’un format adapté à la narration ou à la demonstration longue, qui donnerait des outils architecturaux à l’auteur pour construire et mettre en scène son propos, en tracer les voies de navigation et proposer des expériences de lecture intellectuellement et esthétiquement riches. Pour conserver leur intégrité, la présentation et l’interactivité des œuvres ainsi produites seraient basées d’abord sur des choix éditoriaux (typographie, organisation spatiale, graphique et sonore) et seulement ensuite sur les préférences du lecteur. Ce format devrait permettre de construire des édifices complexes et fermés qui s’ils permettent néanmoins de tisser des liens vers autres objets du réseau ne se fassent pas fragmenter par lui. Il devrait donner naissance à des livres numériques qui, au delà des simple fac-similés des livres papiers ou  des sites webs déguisés dont nous sommes aujourd’hui coutumiers, proposerait enfin des supports nouveaux pour structurer des propos complexes. La fonction architecturante du livre pourrait alors continuer de jouer son si important rôle culturel mais dans autre format.


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