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Kaplan et Kapov sont dans un avion

janvier 27, 2010

Le jet privé vient de décoller. Mitchell Kapor, fondateur de Lotus Development Corporation, sort de son sac ce qui pour l’époque était sans doute l’ordinateur portable le plus puissant sur le marché, un Compaq 286. La machine boote mais prend son temps. Kapor s’impatience. Il doit rentrer dans l’ordinateur un grand nombre de notes éparses, qu’il a, faute de mieux, éparpillées en vrac sur le siège à coté de lui. “J’aimerai tellement rentrer directement tout ces machins dans la machine, sauter l’étape du papier !”. Kaplan observe le spectacle avec attention. La phrase de Kapor sonne comme un défi implicite. Pourrait-on effectivement se passer du papier ? Utiliser une machine comme aussi simplement qu’un bloc-note ? Après quelques minutes de réflexion, Kaplan interrompt Kapor :  « Ecoute, Mitchell, la vraie question est à quel point il est possible de rendre un ordinateur portable petit et léger. »

Les deux voyageurs se mettent à discuter. Le disque dur et l’écran n’étaient certes pas tout à fait simples à miniaturiser. Mais quel que soit les progrès qui pourraient être réalisés sur ce plan, il restait tout de même un obstacle incontournable: le clavier.   « Impossible de diminuer la taille et de continuer à taper normalement … c’est pour ca que les organisateurs personnels sont si nuls ». Kapor faisait référence ici aux gadgets de l’époque comme le Sharp Wizard, qu’on achetait sur un coup de tête et dont on réalisait bien vite qu’ils ne permettaient pas véritablement de faire autre chose que quelques calculs arithmétiques simples.

Kaplan acquiesce : « Mais si nous abandonnions le clavier, il serait possible de construire quelque chose de vraiment cool,  un ordinateur tout plat comme un livre. » Le voilà en train de décrire un ordinateur dont la surface supérieure ne serait qu’un écran plat. Toute l’électronique serait cachée en dessous. Les composants s’organiseraient en « sandwich » pour gagner le maximum de place. Il y aurait une batterie plate, pas de disque du dur mais de la mémoire SRAM pour les données. Tout cela était possible… mais il fallait trouver une solution de remplacement au clavier. Comment interagir avec une machine sans taper sur des touches ?

Kaplan s’assoupit une petite demi-heure pendant que Kapor continuait de se battre avec son Compaq. C’est dans cet état de somnolence, bercé par les bruits de moteur du jet, que l’idée, a posteriori évidente, lui apparut. Il se réveilla en sursaut. « Pourquoi ne pas utiliser un stylo plutôt qu’un clavier ? ».  Cette machine serait l’équivalent d’un carnet de note, un bloc de papier plus qu’un ordinateur portable. « Ce serait tellement différent qu’il faudrait repenser le software dans son intégralité ».

Kaplan et Kapor restèrent silencieux quelques instants. L’idée d’interagir avec un stylet n’était pas véritablement nouvelle. Les artistes utilisaient des tablettes graphiques depuis plusieurs années déjà. Mais il s’agissait toujours d’une interface additionnelle, qui venait compléter le clavier et la souris pour des taches particulières. Le concept était ici différent. En fait c’était peut-être la naissance d’une nouvelle famille de machines.

Les voilà en train de replacer leur idée à peine formulée dans la grande chronologie de l’informatique. Dans les années 1960, les ordinateurs étaient des monstres qui occupaient des salles entières. Dans les années 1970, les « mini-computers » stockés dans des salles dédiées de dimensions plus raisonnables étaient accessibles par des terminaux personnels. Dans les 1980 le micro-ordinateur, machine autonome et abordable, devint le modèle dominant et permit une véritable révolution sociétale. A chacune de ces étapes à la fois le software et le hardware avaient dus être repensés dans leur ensemble. Les années 1990, Kaplan et Kapor en étaient maintenant persuadés, allaient annoncer l’arrivée d’une nouvelle machine, portable, semblable à un carnet de notes qui rompraient avec la lignée des ordinateurs toujours construit sur le modèle ancestrale de la machine à écrire. Le monde allait en être bouleversé.

C’était pour eux une évidence : les ordinateurs portables n’avaient pas du tout une forme appropriées pour tous ceux qui ne travaillaient pas dans un bureau, ou qui tout simplement étaient amenés à interagir avec d’autres personnes dans leurs échanges professionnels. Ils étaient nombreux dans cette situation : vendeurs, inspecteurs, consultants, livreurs, tous exclus du monde de l’informatique et contraints de se rabattre sur les interfaces papiers traditionnelles. Peut-être même que d’autres utilisateurs seraient séduits par cette nouvelle manière d’interagir avec un ordinateur, si simple et si naturelle ?

Jerry Kaplan raconte cette « épiphanie » aérienne dans un livre paru plusieurs années plus tard. Il narre l’aventure de ce projet « révolutionnaire », le recrutement l’équipe, les interactions avec Apple,  le financement, le « hype » et les désillusions. GO Corporation sera fondée en 1987, recevra 75 Millions de dollars d’investissement, lancera le Personal Communicator, en vendra relativement peu puis sera rachetée par AT&T  puis finalement fermée en 1994.

Le monde de l’informatique n’est pas un conte de fée. Un objet peut-être fascinant, extrêmement novateur, semblé répondre à un besoin identifié, et, malgré tout, ne pas trouver sa place dans la société. De nombreuses entreprises s’y sont essayées, de nombreux modèles ont été produits, des millions de dollar ont été dépensés pour poursuivre cet étrange objet de désir. Plus de 20 ans plus tard, le « Tablet », cet ordinateur d’un nouveau genre auquel Kaplan et Kapor avaient voulu donner naissance dans la fin des année 1980, n’a pas cessé de faire rêver.

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