Comment le roman a transformé l’écriture savante

août 25, 2011

Chrisitan Vandendorpe a donné mardi un excellent exposé au colloque Des manuscrits antiques à l’ère digitale. Lectures et littératies sur l’ascension et le déclin de la culture du roman. Vandendorpe pointe du doigt un des impensés de notre culture, le fait que nous associons presque systématiquement la lecture à la lecture du roman, une lecture continue, immersive, dans laquelle notre jugement est pendant un temps suspendu. Il montre aussi que le roman a transformé l’écriture savante, un constat à méditer.

Au XVIe siècle, Montaigne ne s’excusait pas de lire de manière fragmentée « Là je feuillette à cette heure un livre, à cette heure un autre, sans ordre et sans desseing, à pièces décousues (Essai, III, 3) ». Le roman commence son ascension au XVIIIe et devient au au XIXe siècle, le genre par excellence. Dans cette ascension il va imposer son esthétique de la continuité, du flux et de l’immersion à un public de lecteurs toujours plus large, étendant son influence bien au delà du stricte domaine des œuvres fictionnelles. Le roman en éduquant le lecteur à la narration longue et riche, l’a préparé à la démonstration complexe et les publications savantes s’empareront progressivement de son mode d’expression en adaptant à sa structuration et son esthétique.

Vandendorpe illustre l’évolution de la tension structurale entre le discours fragmenté et continu au travers du combat mené par les notes de bas de pages. La note de bas de page propose une interruption du flux du discours, pour le relier typiquement vers d’autres flux, une invitation à s’arrêter de lire pour lier. Dans l’édition de 1729 de The Dunciad Variorum, les notes sont placées en bas de chaque page. Dans l’édition de 1735 de ce même livre les notes sont regroupées à la fin du livre pour ne plus interrompre la lecture continue. Mais ce changement modifie profondément l’intention initiale de Pope car les notes, satiriques dans ce cas, offraient un contre-point voulu à ce poème épique. En 1776, quand Edward Gibbon publie History of the Decline and Fall of the Roman Empire, l’esthétique de la continuité romanesque a déjà gagné. Ses notes sont reléguées en fin de volume pour ne pas briser l’immersion de la lecture. Sur les conseils de Hume, il demande le rétablissement des notes en bas de page dans l’édition suivante, mais regrettera ce choix dans ses mémoires.

En à peine un siècle le roman a imposé son style à la lecture savante. Le XIXe siècle sera celui de Balzac, Dumas et Zola, le règne de l’immersion et du continu. La contre-attaque du tabulaire et du fragmentaire viendra des premiers journaux et magazines, proposant de nouveau au lecteur de faire des choix durant sa lecture. Les écrivains du continu dénonceront cette nouvelle compétition et accusant son manque de profondeur.

La fin du XXe siècle et le début du XXIe siècle annoncent le retour de la lecture « ergative », dans lequel le lecteur est amené à faire des choix. Le web est d’une certaine manière un système généralisé de note de bas de page (voir aussi ma discussion sur les technologies encyclopédiques). Parallèlement, les longues et complexes narrations ont trouvé un autre medium. Une analyse de l’évolution des séries télévisées montre la complexification progressive des procédés narratifs utilisés (augmentation du nombre de personnages, parallélisation des histoires, etc.). Ces nouvelles narrations, comme ce fut le cas pour les premiers romans au XVIIIe siècle, éduquent de nouvelles audiences, qui demandent toujours plus de complexité et richesse dans les histoires qui leur sont proposées.

Vandendorpe ne prolonge pas explicitement son raisonnement à ce stade, mais si nous suivons le parallélisme avec la manière dont le roman a transformé l’écriture savante au XVIIIe et et au XIXe, il semble naturel de s’attendre à ce que l’écriture savante du XXIe siècle explore dans les années à venir les procédés et l’esthétique des séries télévisées, une des formes contemporaines les plus complexe de narrations populaires. Ceux qui ont suivi et prient plaisir aux narrations de Lost ou des Sopranos ont été changés par leur forme et l’esthétique. Comme les premiers lecteurs de romans, ils sont maintenant prêt à accueillir de nouveaux messages suivant les mêmes règles de composition et d’usage. Ne méprisez pas les formes populaires, elles contiennent en germe la structure des formes savantes de demain.

5 Réponses to “Comment le roman a transformé l’écriture savante”


  1. Le roman a sans doute imposé un mode de lecture immersive et continue. Pourtant, il possède une autre particularité, tout à fait solidaire de la première mais qui a eu un effet peut-être opposé, sur laquelle R. Barthes avait insisté et qui consiste a fixer l’attention du lecteur sur le contenu au dépens de la lettre, à la différence de la poésie, mais aussi d’autres genres plus savants, la philo., par ex., où le lecteur doit s’accrocher. Et la conséquence a été de nous rendre de plus en plus impatients de continuum, de plus en plus avides de courir aux scènes les plus palpitantes et les plus réalistes, et de nous détacher ainsi progressivement de la lecture du roman lui-même au profit de la presse. C’est du moins un point de vue que j’ai défendu ici: http://www.voixhaute.net/2011/08/ce-qui-conduit-lart-de-lire-sa-perte.html


  2. […] d'écrire ? Est-ce que les deux activités sont donc toujours aussi éloignées l'une de l'autre ? La lecture a transformé l'écriture, rappelle Frédéric Kaplan citant Chrisitan Vandendorpe introduisant le colloque Des manuscrits […]


  3. […] Comment le roman a transformé l’écriture savante […]


  4. […] Comment le roman a transformé l’écriture savante — de quoi nourrir notre réflexion sur les changements que traverse notre monde en matière de culture de l’écrit et de la parole […]


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